Compte-rendu des analyses psychiatriques

 

                                Expertises psychiatriques de Jean Bastien-Thiry

Expertise du personnel navigant (datée du 19 janvier 1960 et publiée en partie dans « Mon père, le dernier des fusillés », éditions Michalon, P.162)

  « Après une période de convalescence d'un mois, le sujet a repris son travail en mai 1959. A cette date, tous les symptômes psychopathologiques antérieurs avaient disparu, et on pouvait noter un retour à la normale de l'humeur, des possibilités de travail intellectuel et du sommeil. Cet état de guérison s'est maintenu depuis lors et on ne note à l'examen de ce jour, aucun phénomène anormal sur le plan psychologique. » Le médecin capitaine Gelly conclut : « Aptitude conservée ».

Expertise psychiatrique ordonnée par le juge Reynaud (28 septembre 1962) (« Mon père, le dernier des fusillés », éditions Michalon, P.163-167)

   « Nous, soussignés, docteurs Jean Lafon et Georges Boitelle, neuropsychiatres, médecins chefs de service à l'hôpital psychiatrique de Villejuif et y demeurant. Experts assermentés près la cour d'appel de Paris. Commis à l'effet de procéder à l'examen psychiatrique de l'inculpé et dire notamment : 1° si cet examen révèle chez lui des anomalies mentales ou psychiques ? Le cas échéant, les décrire et préciser à quelles affections elles se rattachent ; 2° si l'infraction reprochée est ou non en relation avec de telles anomalies ? 3° s'il présente un état dangereux ? 4° s'il est accessible à une sanction pénale ? 5° s'il est curable ou réadaptable ? Attestons avoir accompli nous-mêmes les opérations d'expertise, en notre âme et conscience ; et en avons consigné les résultats dans le présent rapport, dont nous affirmons le contenu sincère et véritable.

      Examen de l'inculpé :

   Bastien-Thiry - que nous avons examiné à la prison de la Santé - est un homme de taille moyenne, qui se montre détendu pendant l'examen. II parle lentement ; ses propos sont un peu atones et à aucun moment il n'a d'explosion passionnelle. Il confirme avoir fait partie du groupe d'étude qui avait projeté cet assassinat dont il a assuré la direction . Pour lui, cela a évidemment posé certains problèmes moraux, en particulier en raison même de ses convictions religieuses, il eut besoin, dit-il, de s'éclairer auprès de personnalités prudentes et de bon conseil qui l'ont ancré dans l'idée qu'il n'enfreignait pas la doctrine religieuse, en fonction même de ce que, dit-il, il s'agissait d'un acte de « légitime défense ». S'il ne cherche pas à minimiser sa responsabilité, il dit qu'il n'a été qu'un maillon dans l'organisme qui a préparé  cet attentat. Son désir était d'éviter que des passants, ou même le service d'ordre, soit atteints. Il nous dit que, si des voitures étaient passées, il n'aurait pas donné le signal de tir.

   Bastien-Thiry, qui n'est absolument pas un exalté, a évidemment envisagé les conséquences de son acte, d'autant plus qu'il est marié et qu'il est père de trois enfants, âgés de sept, cinq et deux ans, mais il a estimé qu'il était de son devoir d'agir ainsi, pensant « pouvoir retirer des nuages sur l'avenir de ses enfants » - « Nous voulions verser le sang d'un coupable pour éviter la mort d'innocents » - « Pour nous, ce n'était qu'une simple opération militaire, plus importante que les autres, mais pas différente dans son esprit de celles qui se passaient dans les djebels » - « Ce n'était pas un assassinat, mais une simple exécution ». Tous ces propos, dont certains peuvent un peu choquer l'interlocuteur, sont formulés avec le même calme qu'aurait vraisemblablement Bastien-Thiry s'il parlait de fusées ou d'engins balistiques.

   [...] Il n'a jamais présenté de maladies graves ; simplement, il y a trois ans, il a dû subir une cure de sommeil à la Maison de santé de Ville-d'Avray, étant un peu déprimé et fatigué physiquement. Il insiste bien sur le fait que ce moment dépressif a été lié à un certain surmenage et que, ni avant ni après, il n'a présenté de périodes de dépression ou d'excitation.

   L'étude du niveau mental est évidemment assez superflue. Bastien-Thiry, par la place qu'il occupait, les études accomplies, a nécessairement un niveau intellectuel largement supérieur à la moyenne et il serait grotesque d'étudier aux tests habituels le niveau réel.

   L'étude de l'affectivité montre que l'émotivité est bien contrôlée. Bastien-Thiry est un homme déterminé, non exalté, dont la personnalité ne présente pas les traits classiques de la structure paranoïaque. Il ne se montre à aucun moment, pendant l'examen, revendicatif ou aigri. Comme caractère, il se juge calme, assez paisible et, s'il lui est arrivé d'avoir, au début de sa carrière, quelques différends avec ses supérieurs, ils ne furent que modérés et il nous dit ne pas être considéré comme de contact difficile. Il n'existe pas de tendance dépressive, même liées à sa situation actuelle. Bastien-Thiry est très religieux pratiquant. Ses conceptions politiques sont déjà anciennes et ne seraient, d'après lui, que le simple développement de ce que furent ses idées orientées vers le nationalisme et l'anticommunisme. Ses conceptions se sont trouvées, dit-il, fortifiées depuis 1958. Nous n'avons relevé chez l'inculpé aucune anesthésie affective réelle, malgré le grand calme qu'il montre toujours pendant l'examen ; sa pensée n'est pas marquée de psychorigidité, mais il a tendance dans ses jugements à appliquer une certaine logique mathématique qu'il pousse jusqu'au bout. Il sourit lorsque nous lui faisons remarquer qu'il a été dit dans la presse, qu'organisé comme il l'était, l'attentat ne devait pas échouer ; il reconnaît qu'il était bien monté, mais qu'il y a des impondérables qui peuvent entraîner l'échec.

   Bastien-Thiry n'a jamais présenté de traumatisme crânien grave et nous ne relevons chez lui aucun symptôme pouvant faire suspecter un état délirant de structure, en particulier passionnelle. Aucun épisode convulsif, en rapport avec une comitialité, n'existe.

   L'examen physique montre un développement normal. Il mesure un mètre soixante-dix-sept et pèse soixante-quinze kilos. Le pouls est calme à soixante-seize. Aucun des appareils explorés ne montre d'anomalie.

      Discussion :

   Bastien-Thiry est un homme d'un niveau intellectuel supérieur avec toutefois un jugement un peu rigide, comme cela est fréquent chez les mathématiciens, sans qu'existent d'éléments de structure paranoïaque. Il n'est absolument pas un passionné, au sens psychiatrique du terme, ni un exalté. C'est un homme calme, déterminé. Il aurait présenté antérieurement un petit épisode dépressif qui fut sans lendemain ; et son humeur est habituellement égale.

     Conclusions :

   Aucun trouble n'a pu être retenu pouvant faire suspecter une maladie mentale évolutive ou fixée.

   Le problème de l'état dangereux et d'accessibilité à la sanction se pose très différemment en face d'un délit politique que pour un méfait de droit commun ; nous pouvons simplement dire qu'au sens médical du terme, il n'est pas dangereux et il n'est pas désadapté.

          1°- L'examen psychiatrique ne révèle chez lui aucune anomalie mentale ou psychique.

          2°- Il ne présente pas d'état de dangerosité, au sens médical du terme.

          3°- Il est très difficile de répondre sur l'accessibilité à la sanction des délits politiques.

          4°- Bastien-Thiry n'est pas désadapté.

      Docteur Jean Lafon. Docteur Georges Boitelle. »

Déposition du docteur Jean Lafon, médecin-chef à l'hôpital psychiatrique de Villejuif, au procès du Petit-Clamart, audience du 13 février 1963  (« Le procès de l'attentat du Petit-Clamart », éditions Albin Michel, P.464-465)

   Pour Bastien-Thiry, également l'éducation a été normale, dans un milieu familial très satisfaisant, sauf que son père devenu veuf s'est remarié. Officier d'active, ancien polytechnicien il a, dit-il, et contrairement à ce qu'on a prétendu, conservé de bons rapports avec son fils ; simplement, ils ne sont pas tout à fait d'accord sur la question de la politique, mais ils évitent simplement d'en parler et ils ne sont pas brouillés pour autant. Ils ont toujours eu des relations familiales normales.

   Il a été élevé à Lunéville, dans des pensions catholiques. Il a passé très normalement, très facilement, ses baccalauréats et a préparé l'Ecole Polytechnique, je crois à Sainte Geneviève ; il a été reçu au concours d'entrée, est sorti de cette école, est entré dans l'Armée sous la forme de l'aviation militaire et il s'est occupé de questions purement techniques dans l'Armée.

   Il n'a jamais présenté de maladie particulière. Sa vie familiale me paraît extrêmement équilibrée et extrêmement stable. Au point de vue intellectuel, on ne peut pas parler chez lui de « troubles intellectuels », c'est certainement un homme passionné, mais dont la passion est relativement froide, c'est-à-dire qu'elle ne s'extériorise pas par des éclats de voix, par des manifestations extérieures, néanmoins il y a chez lui une sthénie, une rigidité doctrinale qui est assez nette, assez ferme, qui n'a absolument rien de pathologique. Je ne dis pas que c'est un fanatique, c'est tout au moins un dogmatique, dont les idées sont particulièrement précises, particulièrement nettes. Elles valent ce qu'elles valent, mais elles ne sont pas pathologiques pour autant. Par ailleurs, ni au point de vue affectif, ni au point de vue humeur, ni au point de vue caractère, on ne trouve chez lui rien qui soit inquiétant ou rien de particulier.

Déposition du docteur Roumajon au procès du Petit-Clamart, audience du 13 février 1963 (« Le procès de l'attentat du Petit-Clamart », éditions Albin Michel, P.477-478)

   Bastien-Thiry : sur le plan intellectuel, niveau tout à fait supérieur, comme on a peu l'occasion d'en rencontrer. Une intelligence très brillante, qui a la notion d'ailleurs de sa valeur, et une certaine façade rigide de mathématicien, très logique, très stricte, très précise, très rationalisante, qui recouvre en fait un  état anxieux important. Ce qui m'a frappé après un moment d'entretien avec lui, c'est que, comme c'est souvent le cas chez ces gens trop rationnels, on trouve derrière cette façade une anxiété, une anxiété diffuse, une angoisse métaphysique certainement localisée au départ, c'est souvent l'origine même de ces carrières extrêmement rationalisées, où on a l'impression que les sujets se forment une espèce ce corset intellectuel et social destiné à les maintenir et à les protéger contre leur propre angoisse intérieure.

   Chez lui, cette angoisse, malgré le désir qu'il a de n'en rien laisser paraître, l'a certainement entraîné à un certain moment à des poussées dépressives, finalement plus fréquentes qu'on veut bien le dire, parce que c'est un homme qui médite beaucoup, qui réfléchit souvent sur ses problèmes intérieurs et qui s'en tire toujours par cette espèce de rationalisme rigide qui, au fond, lui assure un monde stable, un monde connu, où il y a des points précis dont on ne bouge pas, sur lesquels on peut s'appuyer, ce qui fait que tout élément qui veut intervenir pour bouleverser ce monde est considéré comme un danger. Il faut trouver une adaptation. Cette adaptation étant dans sa ligne à lui un problème, car c'est une ligne purement mathématique.

   A côté de cela, derrière cette adaptation, il y a une attitude volontiers orgueilleuse, mais il a laissé passer une certaine émotion en parlant de ses enfants, et il semble que ce soit une de ses lignes les plus importantes. Il a exprimé sa grande angoisse pour ses enfants et, dépassant ses enfants, pour la génération future, et c'est un peu dans cet esprit que s'est constitué chez lui le désir d'une action qui viserait à maintenir un monde antérieur, en tout cas quelque chose de connu, d'identifié, de précis, à l'intérieur duquel on serait stable, qui ne vous trahit pas, de façon que les conflits puissent s'apaiser, que rien ne change, que tout soit sûr dans l'avenir, comme le présent est sûr.

   C'est une personnalité très riche. Il y aurait évidemment beaucoup de détails à en dire. Ce sont quand même là les lignes principales, et surtout le trait marquant, c'est la lutte permanente qu'il mène contre sa propre anxiété, avec cette façade, cette apparence de rigidité dans laquelle il se contient.