Docteur Petit

 

            TEMOIGNAGE  DU  DOCTEUR  PETIT  SUR  LA  MORT  DE  JEAN  BASTIEN-THIRY*

      J'ai été prévenu en fin d'après-midi, le 10 mars, par le directeur des Prisons de Fresnes, Mr Marty... Cette nuit-là, nous avons parlé beaucoup, le Père Vernet et moi. Puis est arrivée l'heure officielle du réveil du condamné à mort. Je le vois, à ce réveil : le Père Vernet s'est penché sur lui : il dormait... Il se redressa, tout de suite présent, ne flottant absolument pas. Sa première réaction fut de demander quel était le sort de ses camarades..

       La messe a été aussitôt dite dans la cellule voisine : une table, quelques chaises, en faisaient une chapelle. Ce fut le moment le plus émouvant. J'ai vu beaucoup de choses, mais je n'oublierai jamais le Colonel servant sa dernière messe avec calme et simplicité - et ce qui m'a le plus stupéfié, c'est que cette messe était chantée : non seulement par le célébrant, mais par le servant...C'était d'une très, très grande beauté - et en même temps d'une extrême discrétion : nul accent dramatique. Je ne sus même pas que l'hostie du Colonel fut partagée pour être donnée aussi à sa femme, quelques heures plus tard...

     La messe a dû durer une vingtaine de minutes...Nous sommes sortis avec le Colonel...Comme il ne me connaissait pas, je me suis présenté...La conversation était très calme. Il dédaignait tout à fait ce qui était en train de se débattre, l'ultime chance de le sauver...il était déjà au-delà. Je le regardai : il rayonnait. Il rayonnait vraiment de bonheur. C'est peut-être fou de dire cela, mais c'est tout à fait l'impression que j'ai eue : il était déjà dans l'Au-delà...alors que nous étions de pauvres garçons déchirés de le voir mourir...

     Puis cela a été le départ...Au Fort d'Ivry, cela a été extrêmement rapide...

Nous l'avons embrassé, il est allé lui-même au poteau, très digne et toujours très calme, le chapelet dans les mains. Il n'a fait aucune déclaration, je l'affirme...Il était debout, les mains derrière le dos ; sans bandeau sur les yeux. Il est tombé à la première salve, indiscutablement... Il y a eu le coup de grâce...

     Ce qui m'a le plus frappé, c'est le sang-froid indiscutable du colonel Bastien-Thiry...Mais, ce qui m'a le plus impressionné - et je pense que d'autres s'en sont aperçus ce matin-là- c'est le lien entre la messe qui a été sa dernière messe, et son comportement à la sortie de la chapelle : cette joie dans son regard.

    Cette Joie...

 *Extrait du livre « Jean Bastien-Thiry, vie, écrits, témoignages », P.249-251